Portrait du libraire Florence Veyrié

La Maison Jaune

Portrait réalisé le 29/06/2017

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36, rue de la République - 69 250 Neuville Sur Saône

Florence Veyrié est fondatrice de la librairie La Maison Jaune à Neuville-sur-Saône, dans le Rhône. Elle revient ici sur le déménagement et l'agrandissement de sa librairie, réalisé à l'été 2016. L'occasion aussi, près de 12 ans après la création de ce lieu, de faire le point son parcours et d'évoquer l'avenir du commerce en centre-ville, à l'heure où la question de la dévitalisation commerciale des cœurs de ville inquiète de nombreux libraires. 

Pourriez-vous vous présenter ainsi que votre librairie ?

Florence Veyrié : J’ai fait des études de commerce à l’Institut Supérieur de Gestion. J’ai ensuite travaillé peu de temps dans le milieu de la presse. Tandis que mon mari était muté : Lille, Rennes, à nouveau Lille, je me suis consacrée pendant 10 ans à l'éducation de mes enfants. Je suis revenue dans le monde du travail en menant plusieurs missions de gestion de projets dans le milieu associatif, en lien avec l'univers des entreprises citoyennes à Lille, puis à Lyon chez Economie et Humanisme et en ONG jusqu'en 2004. La gestion de projet et le montage de dossiers de demandes de subvention n'avaient plus de secret pour moi.

Pendant que j'élevais mes enfants, j'ai découvert l’évolution de la littérature jeunesse et je me suis occupée des BCD (Bibliothèque Centre Documentaire) des écoles dans lesquelles étaient scolarisés mes enfants. J'y ai découvert la richesse de cette littérature mais le livre fait partie de ma vie depuis toujours. La lecture a toujours été un véritable support de vie pour moi ; je peux dire qu'adolescente, j’y cherchais les réponses aux questions que je me posais, j'étais une lectrice vorace, je lisais tout ce qui se présentait.

Dès 1998, à notre arrivée à Lyon, j'avais déjà l'idée de créer une librairie. Nous nous sommes installés au nord de Lyon, dans le Val de Saône. C’est un territoire très agréable où nous trouvons un bon compromis entre la nature, la ville à portée de main, et des équipements en services publics et commerçants équilibrés. Nous fréquentons avec plaisir le centre ville de Neuville sur Saône où nous trouvons une offre commerciale tout à fait complète et adaptée à nos besoins. En 2004, à la fin d’un contrat en ONG, je décide de me lancer. J'ai la chance de pouvoir bénéficier, grâce à l’ANPE à l'époque, d’une formation approfondie à la création d’entreprise. Cet accompagnement concret et pratique, m’a vraiment aidé à sauter le pas.

En janvier 2005, je trouve le local idéal : un volume de 50 m2 bien dimensionné dans un bâtiment ancien, un peu excentré mais dans une rue en devenir, avec un pas de porte et un loyer abordables. Des travaux pour remettre en avant l’âme du lieu et l’adapter à sa future fonction dureront 3 mois. La librairie La Maison Jaune connaîtra une belle progression durant les dix années qui vont s'écouler. Un lieu vivant proposant une offre large de livres, d'animations, qui montera de nombreux partenariats avec la médiathèque notamment, avec laquelle nous fonctionnons main dans la main et en bonne intelligence. De la même manière, nous travaillons aussi avec toutes les petites bibliothèques environnantes ainsi que les collèges et lycées.

Vous avez récemment déménagé. Quelles ont été vos motivations ?

Florence Veyrié : Entre 2005 et maintenant, il y a eu un premier agrandissement en 2008. Nous avons pris l’étage au-dessus et avons pu développer notre offre notamment en BD où nous proposons un vrai fonds. Quand, en 2013, j’entends parler du projet de la construction d’un immeuble neuf, dans la même rue, entre la Poste et la Médiathèque, presque en face de la librairie, je réalise que nous arrivions au bout des possibilités de ce local. Sa configuration sur deux étages présentait de réels problèmes d'ergonomie, même s'il avait beaucoup de charme et était très apprécié des clients.

Cet attachement nous a beaucoup questionné mais nous avons sauté le pas : le plain pied et l’ergonomie contre le charme de l’ancien ! La nouvelle surface de 200 m2 de vente nous permettrait aussi de développer notre offre avec des produits complémentaires type papeterie et jeux dont l’offre proposée à Neuville était insuffisante.

Quelles modifications, évolutions ont été apportées suite à ce déménagement?

Florence Veyrié : Notre espace de vente a doublé de superficie. Nous avons fait appel à un architecte doté déjà d'une forte expérience dans l'aménagement de librairies, et qui avait déjà géré le chantier de la Nouvelle Librairie Baume que nous avons reprise à Montélimar. La problématique cependant était très différente : retrouver l’âme de l’ancien local dans une surface complètement neuve…et on nous attendait au tournant ! Concevoir une librairie quand on a de l’expérience est passionnant car on connaît ses besoins et ses contraintes et on bénéficie de la créativité de l’architecte.

Notre agrandissement a permis de dilater certains rayons comme la vie pratique et les beaux arts, qui connaissent une progression importante, de créer un rayon Sciences Humaines riche, d'introduire le jeu en jeunesse, de développer la papeterie fantaisie. Avec ce gain d'espace, nous pouvons mettre en valeur des opérations ou thématiques particulières plus aisément, d'autant que les tables, les facings et les 6 vitrines sont extrêmement faciles à manier. Tout est mobile et peut être déplacé rapidement grâce à du mobilier sur roulettes.

Avez-vous bénéficié de certaines aides ? Si oui, pouvez-vous nous donner plus de précisions ?

Florence Veyrié : J'ai eu le temps en 3 ans de bien monter ce projet et mes compétences en gestion de projet ont été utiles. J'ai reçu de l'aide de l'ADELC (Association pour le Développement de la Librairie de Création), un vrai partenaire et soutien, pas uniquement financier mais avec qui il y a une véritable proximité et de la compréhension. Le CNL et la Région Auvergne-Rhône-Alpes nous ont également bien soutenu, sans parler de la banque qui nous a suivi aussi avec beaucoup d'enthousiasme.

Cela vous a demandé combien de temps ? Avez-vous rencontré des difficultés particulières lors de la mise en œuvre de votre projet ?

Florence Veyrié : Nous nous sommes mis sur les rangs très tôt pour acheter le local et la promesse d'achat s'est faite bien en amont, 2 ans auparavant la signature définitive en juin 2015. Entre temps, le chantier a été mis en attente. Nous avions déjà couché des idées mais disons que les choses se sont accélérées pendant les six derniers mois. Les montages financiers quant à eux ont été engagés environ 18 mois avant la signature de l'achat en juin 2015.

Les délais ont représenté un vrai problème. Le constructeur, qui s'était engagé à nous livrer en décembre 2015, ne l'a fait que fin février, ce qui a décalé d'autant notre ouverture prévue initialement fin mars. S'en sont suivis 3 mois de travaux intensifs, jusqu'à l'ouverture officielle de la librairie le 23 mai 2016. Les travaux menés par l’architecte Pierre Yves Gimenez se sont très bien passés, car nous nous connaissons bien et nous savons co-créer ensemble. C’est formidable d’avoir une idée et de la voir se concrétiser et s’enrichir de l’apport non seulement de l’architecte mais de tous les corps de métiers avec qui il travaille en grande intelligence.

Quand nous avons ouvert, L'immeuble quant à lui était toujours en chantier et loin d'être terminé, avec des problèmes de raccordement électrique et téléphonique notamment. Cette période de "bricolage" a été très difficile et a duré jusqu'en juillet ; nous avions jusqu'à 5 coupures de courant par jour et l’installation d’Internet a été compliquée.

Comment avez-vous communiqué sur ce changement et quel a été l'accueil de la clientèle ?

Florence Veyrié : Les clients étaient inquiets de ce changement, mais dans 98% des cas ils ont été conquis. Quelques réactions un peu négatives, mais vraiment très peu, du fait que l'ancienne librairie avait un cachet ancien qui plaisait beaucoup. Je savais que c'était une gageure, et il était important que dans ce nouvel espace on retrouve un peu de cet esprit.

Pour le déménagement, je pensais dans un premier temps que l'on allait le mener avec l'équipe et les proches….mais en construisant l’organisation, j'ai compris que ce serait insuffisant. Nous avons pris la décision de solliciter l'ensemble de la clientèle par mail ; près de 100 personnes ont répondu à l’appel. Nous avons même dû arrêter les inscriptions. Nous avons organisé un planning afin de ne mobiliser que 3h de leur week end. Cet élan nous a permis de tout déménager en une journée, le lendemain nous avons continué à retravailler l’implantation.

Nous avons communiqué sur ce changement via des affiches en vitrines, des envois de mails, notre site web et notre page Facebook. Le logo et la charte graphique ont été revisités. Nous avons souhaité garder une parenté avec l'ancienne identité en y ajoutant des éléments plus modernes, plus ouverts. Le carré restait le symbole de la maison. Il représente l'accueil, le lieu où l’on est bien.

Nous avons vu une nouvelle clientèle arriver. Beaucoup plus de familles (les poussettes circulent facilement). La librairie telle qu'elle est aujourd'hui est bien plus vendeuse. Les clients sont plus autonomes, l'espace leur permet de se promener et nous pouvons mettre en valeur beaucoup plus de livres sous différentes logiques : actualité, thématiques, partenariats…. Ainsi, paradoxalement, le samedi est le jour où nous sommes le moins nombreux et où nous réalisons le plus gros chiffre d'affaires. Les clients restent longtemps, ils se promènent, flânent dans les rayons.

Quelques mois plus tard, quel bilan faites-vous ?

Florence Veyrié : Ce déménagement, dans la configuration actuelle du marché, est une réussite. Du jour au lendemain, l'augmentation du chiffre d'affaires a été de plus de 50% en caisse. Il existe donc une vraie demande de la part des clients qui souhaitent acheter dans des commerces de proximité.

Au niveau de l'équipe, je n'avais pas prévu d'embauche immédiate et souhaitais attendre septembre. Etant donné l'affluence j'ai dû changer mon fusil d'épaule, j'ai donc gardé la stagiaire qui nous avait accompagnés en préparation du déménagement et dont le contrat devait se terminer. J'ai également fait appel à une libraire expérimentée à 2/3 de temps, pour créer notre offre en papeterie et en jeux, et améliorer celle de La Nouvelle Librairie Baume à Montélimar. Je pense que le potentiel est supérieur : nous balbutions encore dans les rayons jeux et papeterie pour lesquels nous n'avons pas encore trouvé notre rythme de croisière. Nous avons aussi un gros travail à faire en communication pour faire vivre notamment notre site internet et notre page Facebook.

Les 4èmes Rencontres nationales de la librairie, qui se sont tenues à La Rochelle les 25-26 Juin 2017, ont notamment abordé la question de la dévitalisation commerciale des centre ville, source d'inquiétude pour de nombreux libraires. Dans quelle mesure êtes-vous concerné par cette problématique ? 

Florence Veyrié : Neuville est une ville avec beaucoup de charme et une vraie qualité de vie. Avec sa communauté de communes suffisamment loin de Lyon et de Villefranche, c'est un bassin de vie intéressant d'environ 55 000 habitants, avec des structures scolaires, périscolaires et culturelles de qualité. Le commerce de la librairie reste néanmoins peu lucratif. Il requiert beaucoup d'investissement et d'engagement en termes de temps, de moyens, et est confronté au développement des grands espaces commerciaux périphériques.

La question de la pérennisation des centres-villes se pose de façon cruciale, il y a un vrai changement de paradigme. Ainsi La Maison Jaune est confrontée au projet d'agrandissement du magasin Leclerc de Genay situé à 3 km d'ici, assorti d'une galerie marchande comprenant entre autres un espace culturel de 1400 m2. Après avoir rencontré le porteur du projet, le Maire de Genay, différents acteurs de la vie politiques locale, nous avons compris que la Métropole ne jouerait pas son rôle de régulateur entre les différentes formes de commerce. L’autorisation de la Commission Départementale d’Aménagement Commercial a été donnée le 13 avril 2017. J'ai contacté l'association En toute franchise (ETF) dont je connaissais l’efficacité sur ce type de question. Cette association est dirigée par Martine Donnette et Claude Diot qui ont vécu, il y a 25 ans, la faillite de leur commerce respectif. Ils ont acquis en 25 ans de combat, un savoir phénoménal sur le code du commerce, les jurisprudences, les droits des commerçants. Ils nous accompagnent avec beaucoup de détermination sur ce chemin difficile. Un des reportages de l'émission "Envoyé spécial" du jeudi 25 mai leur a été consacré. Martine Donnette a notamment écrit un ouvrage Seule face aux géants chez Max Milo. Forts de la mobilisation de 55 commerçants, de notre municipalité et du Syndicat des Pharmaciens, nous avons réussi à déposer un recours instruit par un avocat spécialisé et l’association ETF en Commission Nationale. Affaire à suivre... 

Qu’est-ce que représente aujourd’hui pour vous le fait d’être libraire indépendant ?

Florence Veyrié : C'est absolument passionnant mais… prenant, très prenant ! Cette profession mobilise à la fois de la rigueur dans la gestion, de la curiosité pour la créativité littéraire, le goût de l’autre et de l’empathie. Nous avons un rapport privilégié à la clientèle parce que l'on parle à la meilleure partie de l'autre. Quand les gens viennent en librairie, ils cherchent une respiration dans leur vie, un moment de détente, d’intelligence. Des liens forts, qualitatifs se créent, car le goût des livres est porté par des motivations très profondes, fortes, personnelles que nous, libraires indépendants, apprécions.

Nos lieux, divers, animés par le travail qualitatif de leur personnel formé et motivé, portent des valeurs qui ne s’arrêtent pas au commerce. Ils permettent de mettre en valeur la richesse de la création littéraire. Ce sont des lieux de découverte, de partage et d’intelligence et, de ce fait, ils méritent d’être soutenus par des politiques publiques cohérentes à toutes les strates de l’administration.

Propos recueillis par Libraires en Rhône-Alpes - Juin 2017

- Année de création : 2005 - Date du déménagement : 23 mai 2016

- Surface de la librairie avant le déménagement : 100 m2 + 10 m2 de réserve, après le déménagement : 200 m2 + 50 m2 de réserve

- Stock moyen avant le déménagement : 12 000 réf environ, après le déménagement : 17 000 réf environ

- Nombre de salariés avant le déménagement : 4, après le déménagement : 5 et un 2/3 de temps

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Voir la vidéo réalisée à l'occasion des 4èmes Rencontres nationales de la librairie sur la dévitalisation des coeurs de ville. 

 La librairie en images