Portrait du libraire Emmanuelle Barbier-Maitre

La Page Suivante

Portrait réalisé le 15/09/2016

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66 rue Duguesclin - 69006 Lyon

La librairie La Page Suivante inaugure prochainement ses nouveaux locaux. Librairie de longue date implantée dans le 6ème arrondissement de Lyon depuis plus de 35 ans, L'Odyssée, devenue Rêves de mots, a été rachetée récemment aux enchères par Emmanuelle Barbier. Retour avec elle sur cette opération peu commune en librairie.

Si vous deviez vous présenter ainsi que votre engagement en tant que libraire indépendant ?

Emmanuelle Barbier-Maitre : J'ai eu un parcours un peu atypique. Après des études de tourisme puis de communication, j'ai occupé plusieurs postes dont un emploi de chargée de communication et de consultante dans le cadre de la politique de la ville pendant à peu près 20 ans. Ma mission consistait notamment à favoriser la communication, à créer du lien entre les habitants et les institutions et l'une de mes dernières actions était de favoriser l'insertion par la culture. En 2009, je négociai une rupture conventionnelle et donnai une nouvelle orientation à ma vie professionnelle. Ma principale motivation était l'envie d'être indépendante et de faire ce dont j'avais réellement envie, ce qui était passionnant pour moi. J'étais lassée des contraintes politiques et institutionnelles et voulais travailler pour moi.

Déjà investie dans des actions associatives, j'avais dans l'idée d'ouvrir un lieu dans le quartier dans lequel je vivais (Montchat dans le 3ème arrondissement de Lyon), qui serait convivial et chaleureux. Le quartier de Montchat, relativement excentré, peu urbanisé et assez calme, était comme un cocon rassurant qui n'avait surtout aucune librairie. Lors du premier trimestre 2010, j'ai donc pris de nombreux contacts, suis allée rencontrer des libraires et me suis inscrite à la formation courte de 10 jours à l'Infl. Elle m'a permis d'avoir une vision des différents aspects du métier et des difficultés inhérentes à cette activité. Je savais, à l'issue de ces 10 jours, que j'étais capable de reprendre ou créer une librairie, mais également que je ne pourrai pas l'assumer seule au quotidien. En juillet je trouvai un local très bien placé au cœur du quartier commerçant de Montchat. Quelques mois plus tard, étant moi-même indemnisée par les assurances chômage, je pouvais salarier Marie-Amélie, une libraire expérimentée que j'avais rencontrée un peu plus tôt. La Librairie du Cours pouvait ouvrir ses portes en décembre 2010. Un lieu que je voulais empreint d'une vraie identité, et dont l'indépendance, étant donné mon parcours, serait évidente.

Pourquoi avoir souhaité reprendre ce second magasin ?

Emmanuelle Barbier-Maitre : Pour plusieurs raisons. Avec Camille, ma collègue depuis le départ de Marie-Amélie en 2012 et qui a également des parts dans la société, nous nous sentions un peu à l'étroit dans nos 60 m2. Nous avions en quelque sorte atteint le seuil critique mais il était difficile de progresser étant donné le manque de place ; par ailleurs nous ne souhaitions pas développer davantage nos ventes aux collectivités. Nous évoquions des pistes comme celle de trouver un local plus grand à Montchat, mais cela était risqué car la librairie est déjà très bien placée. On pensait également reprendre un local commercial en face pour ouvrir une librairie jeunesse et BD. Finalement on a appris que la librairie Rêves de mots était vendue aux enchères.

Cette librairie est particulière pour moi. Sa précédente gérante était ma « marraine de librairie », qui m'avait accueillie et permis d'effectuer une observation en milieu du travail en 2010 alors que j'étais en reconversion. C'est elle également qui m'a accompagnée dans le cadre d'un tutorat, proposé par l'association Libraires en Rhône-Alpes, lorsque j'ai ouvert la Librairie du Cours. La librairie Rêves de mots que j'ai donc rachetée aux enchères en mars 2016, a une longue histoire. Créée il y a plus de 35 ans déjà dans le 6ème arrondissement de Lyon, elle s'appelait alors L'Odyssée avant de devenir Rêves de mots en 2008. Elle est rachetée en 2014 mais sa gérante décédant un an plus tard, elle est mise aux enchères en février 2016.

Il y a beaucoup d'affect autour de ce lieu, c'est une ancienne librairie et je ne voulais pas la voir disparaître. J'avoue que toute seule je ne me serais pas lancée, j'avais déjà fort à faire avec une librairie, mais avec Camille je me suis sentie de le faire. Sa jeunesse (elle a 25 ans), son enthousisame et son investissement ont fait pencher la balance.

Pour le choix du nom, je voulais qu'il y ait un lien avec la Librairie du Cours. « La Page Suivante » s'est naturellement imposé. Cela avait du sens car c'était à la fois une nouvelle page pour la Librairie du Cours, et malgré le drame l'histoire continuait ici. On ne fait pas table rase du passé, bien au contraire on préserve la mémoire du lieu en lui donnant de la vie, on continue en tenant compte de ce qui a été. C'est la page qui se tourne et on a envie de savoir ce qui se passe dans la suivante, comme dans un livre.

Etant donné le travail que cela représentait et notre implication dans la Librairie du Cours, il est évident que nous avons dû recruter une salariée, la précédente s'étant elle-même engagée dans la reprise d'une autre librairie. Catherine a ainsi complété l'équipe.

Vous avez acheté cette librairie aux enchères. Pouvez-vous nous en dire plus quant au processus de cette transaction peu commune ?

Emmanuelle Barbier-Maitre : Tout s'est fait en trois semaines ! J'ai pris un avocat, il était indispensable que je sois accompagnée d'un professionnel car ce n'était pas du tout mon environnement. C'est lui qui était notamment en contact avec le commissaire priseur et qui est allé à la vente.

J'ai pu consulter le dossier chez le commissaire priseur. Il comprenait des éléments comptables tels que le dernier bilan, les éléments du bail, le descriptif du fond de commerce, de ce qu'il y avait à vendre etc... Les informations étaient néanmoins très succintes, le stock n'avait pas été réellement chiffré, et le nombre de références restait approximatif. Je dirais que l'action de l'administrateur judiciaire, censé administrer la société et procéder à la mise en vente auprès du commissaire priseur, aura été anecdotique. Jusqu'au dernier moment par exemple, je ne saurai pas si le prix de vente annoncé comprendra ou non le stock. Impossible d'avoir l'information avant le jour même de la vente in situ, en présence des autres acheteurs potentiels le 8 mars. En revanche, ce qui était certain, c'est que le souhait de la propriétaire des murs était que ce commerce reste prioritairement une librairie. Tout est allé très vite, il fallait rapidement prendre des décisions quant au montage financier et juridique. Je me suis penchée sur les chiffres mais cela s'est révélé très compliqué car je ne pouvais me baser que sur des simulations pour la banque qui m'a néanmoins suivie.

Y a-t-il eu agrandissement, création de nouveaux espaces, d’une nouvelle identité, proposition d’une nouvelle offre, autre… ?

Emmanuelle Barbier-Maitre : Nous avons fait quelques aménagements. On a modifié la circulation pour la rendre plus fluide, plus naturelle, ouvert l'espace en déplaçant la caisse par exemple, ajouter deux nouvelle tables de présentation, un meuble pour les albums jeunesse et élargi le coin jeunesse. Des abats jours au-dessus des tables ont permis de créer une atmosphère plus chaleureuse, des présentoirs ont été rénovés sur le côté des vitrines, on a racheté des étagères.

Nous avons fait beaucoup de retours mais sans pour autant modifier l'offre car la librairie fonctionnait très bien. Nous avons l'intention de mieux connaître la demande, nous sommes encore dans la phase d'observation. En effet, la clientèle de ce quartier du 6ème arrondissement ressemble à celle de Montchat d'un point de vue socio-culturel et économique, mais la manière de l'aborder est tout à fait différente. Les clients de la Librairie du Cours prennent plus de risque, alors qu'ici le socle est plus classique avec un véritable engouement pour l'histoire et les sciences humaines. On répondra bien évidemment à cette demande, et on proposera aussi une offre différente car c'est aussi cela notre métier.

Concernant la nouvelle identité de la librairie, elle est cohérente avec celle de la Librairie du Cours dont elle est une déclinaison. L'idée n'est pas d'uniformiser, mais qu'il y ait une continuité avec notre charte graphique. On a repris la police de caractère et nos couleurs qui sont le beige et le rouge framboise, des couleurs qui nous plaisent et que l'on trouve assez modernes. La graphiste est d'ailleurs une cliente de la Librairie du Cours. C'est elle qui a décliné le nouveau logo, l'enseigne à venir et les autres supports de communication que sont les marque-pages et les plaquettes de présentation.

La gestion de deux librairies a-t-elle impliqué un certain nombre d'ajustements de fonctionnements ? Avez-vous eu par exemple recours à la mutualisation de votre informatique, de vos achats et réception de livres, de vos ressources humaines, de votre communication etc... ?

Emmanuelle Barbier-Maitre : Au niveau informatique nous utilisons effectivement le même logiciel sur les deux magasins. Cette gestion multi-sites est très importante car elle nous permet de voir le stock de l'autre librairie, et de pouvoir servir plus rapidement un client par exemple. En revanche, on ne peut pas mutualiser nos commandes car il s'agit de deux librairies avec deux gencods différents, même si légalement c'est une seule et même société.

Les économies pour le moment se font essentiellement au niveau de l'expert-comptable. La comptabilité analytique va effectivement me coûter plus car, à présent, il y a deux bilans mais cela n'entraîne pas pour autant un doublement des frais.

En termes d'équipe, Camille et moi venons régulièrement travailler ici, sachant que j'y suis au moins deux jours par semaine. Concernant l'aspect commercial de l'accueil de la clientèle, Camille est responsable de la Librairie du Cours et Catherine de La Page Suivante. Dans la nouvelle organisation, et pour permettre de nous libérer du temps, nous avons depuis fin août une apprentie à la Librairie du Cours.

Avez-vous pu faire des économies d'échelle ?

Emmanuelle Barbier-Maitre  : Hormis avec l'expert-comptable, nous n'en sommes pas encore aux économies d'échelle avec les fournisseurs par exemple. Cela nécessite encore de négocier, mais c'est normal. Nous avons ouvert des comptes chez tous les distributeurs qui m'ont fait les mêmes conditions qu'à la Librairie du Cours, exception faite d'Hachette. Je compte revenir sur cet aspect, à un moment il faudra tout renégocier. Les économies d'échelle vont se faire petit à petit. Bien-sûr que ce sont deux librairies séparées, mais c'est aussi une seule et même société dont le chiffre d'affaire va de facto quasiment doubler . C'est une dynamique globale et je compte bien obtenir de meilleures conditions plus tard, après un an d'exercice, une fois que l'on aura pris un peu de recul.

Comment avez-vous communiqué sur votre changement d'enseigne et quel a été l'accueil de la clientèle ?

Emmanuelle Barbier-Maitre : Cela s'est fait par le biais de « clients relais » identifiés par les précédents libraires.Nous avons mis une affiche en vitrine, annonçant la réouverture prochaine ainsi que les coordonnées de la Librairie du Cours en attendant.

Pendant les travaux d'aménagement, des habitants du quartier nous ont signifié leur soutien en nous apportant des boissons et de quoi grignoter. C'était extraordinaire, on a pu sentir alors qu'il y avait un véritable attachement à ce lieu et, en même temps, une grande attente.

En juillet on a distribué des flyers dans le quartier et on est allé rencontré les établissements scolaires pour les prescriptions. Nous avons organisé début juillet une mini-inauguration à laquelle étaient conviés quelques clients, des libraires, le maire, l'adjoint à la culture, des représentants d'autres institutions, les autres commerçants du quartier. La grande inauguration quant à elle est prévue pour le 17 septembre prochain, avec des animations et autres petites surprises.

L'accueil de la clientèle à la réouverture a été délicieux. Les clients étaient impatients et soulagés de retrouver une librairie. Ils apprécient beaucoup les changements apportés au lieu et en juin les chiffres ont été bons. Concernant l'offre, pour l'instant c'est un peu trop tôt. On a expliqué aux clients cet été qu'on était en cours de réapprovisionnement, qu'on allait, à partir de septembre – octobre, proposer des ouvrages en accord avec nos personnalités tout en restant fidèle bien-sûr à leurs demandes.

Vous avez souhaité faire partie d'un réseau de libraires indépendants, et adhérer rapidement au site chez-mon-libraire.fr comme vos confrères du quartier. En quoi cela est-il important pour vous ?

Emmanuelle Barbier-Maitre : C'est une évidence car je crois à la force du collectif, et pour nous libraires encore plus compte-tenu de nos fragilités. De plus j'ai constaté avec la Librairie du Cours, qui est déjà sur le portail Chez mon libraire, que cela plaît aux clients de voir que l'on travaille ensemble, en réseau. Je pense que cela a un vrai impact sur leur envie parfois de passer par des sites comme Amazon. Ils apprécient qu'on leur propose la possibilité d'aller chez un autre libraire si nous-même n'avons pas le livre, qu'il y ait une véritable réflexion commune. Cela leur plaît de pouvoir savoir si un livre est en stock dans telle ou telle librairie, tout comme aux libraires d'ailleurs.

Cette démarche donne à voir une pratique différente du lien commercial, dans laquelle la relation humaine occupe une place forte. J'y crois très fermement tout comme à la force du collectif. On mourrait tout seul dans notre petit coin, même si bien-sûr il y a une réalité concurrentielle. Je pense aussi que chez mon libraire fonctionne bien quand il y a plusieurs librairies à proximité qui travaillent ensemble justement.

Des projets futurs ?

Emmanuelle Barbier-Maitre : Avant tout ce serait d'y voir plus clair dans notre nouvelle organisation, et dans la mise en place de cette fameuse économie d'échelle.

Le projet est d'asseoir et de développer plus intensément l'activité ici. L'objectif est également de faire le lien, d'associer le plus possible les deux lieux tout en gardant leurs identités propres. Par exemple, quand on reçoit un auteur dans l'une le faire savoir dans l'autre.

 Propos recueillis par Libraires en Rhône-Alpes – Septembre 2016

 

Librairie La Page Suivante

66 Rue Duguesclin, 69006 Lyon

Tél : 04 37 44 09 13

Année de création : 1981 / reprise en mai 2016

Surface de la librairie : 65 m2

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